Dans le Nordeste brésilien, le vent passe sur les champs comme un instrument qu’on n’a pas encore inventé. Hermeto Pascoal, lui, semblait déjà l’entendre. Il écoutait les oiseaux, les casseroles, les voix et le bruit de l’eau avec la même attention. Puis il en faisait de la musique. Une musique libre, parfois déroutante, toujours vivante.
Le pianiste, accordéoniste, flûtiste et compositeur brésilien a déplacé les frontières du jazz sans jamais se soucier de les remplacer par d’autres. Pour lui, tout pouvait devenir son : il suffisait de tendre l’oreille. Cette idée, à la fois simple et vertigineuse, a fait de lui l’un des artistes les plus singuliers de la musique du XXe siècle.
Un enfant du Nordeste à l’oreille ouverte
Hermeto Pascoal naît le 22 juin 1936 à Lagoa da Canoa, dans l’État d’Alagoas, au nord-est du Brésil. Il grandit dans une région rurale, loin des grandes scènes et de leurs projecteurs. La musique, elle, est déjà là : dans les fêtes, les rassemblements, les fanfares et les sons du quotidien.
Atteint d’albinisme, il supporte difficilement la lumière du soleil. Enfant, il passe donc beaucoup de temps à l’abri, auprès des sons qui l’entourent. Cette image est devenue presque une légende : un garçon retiré du plein jour, mais dont l’oreille s’ouvre à tout. Il ne s’agit pas de réduire son génie à une enfance particulière. Plutôt de comprendre qu’il a appris très tôt à regarder autrement — ou, peut-être, à écouter davantage.
Il commence par l’accordéon, instrument profondément associé aux traditions populaires du Nordeste. Son frère José Neto joue lui aussi de la musique. Hermeto progresse vite, sans suivre le chemin académique classique. Il n’attend pas qu’on lui explique ce qu’un instrument est censé faire. Il essaie. Il détourne. Il recommence.
Dans les années 1950, il travaille comme musicien à Recife, puis rejoint Rio de Janeiro et São Paulo. Ces villes lui offrent des scènes, des rencontres et des styles nouveaux. La musique brésilienne s’y transforme : la samba, les rythmes régionaux et les influences venues d’ailleurs se croisent. Hermeto traverse ce paysage sans se laisser enfermer dans une seule famille musicale.
Le jazz, sans frontières ni clôture
Le jazz lui apporte l’improvisation, le jeu collectif et la possibilité de faire d’une idée le point de départ d’une aventure. Mais Hermeto ne cherche pas à imiter le jazz américain. Il lui apporte ses propres rythmes, ses harmonies, ses accents brésiliens et une liberté qui déborde volontiers du cadre.
Au milieu des années 1960, il rejoint le Quarteto Novo, groupe important de la scène instrumentale brésilienne, aux côtés notamment du guitariste Heraldo do Monte et du bassiste Theo de Barros. Le collectif accompagne le chanteur Geraldo Vandré et participe à l’invention d’un son à la fois enraciné dans les musiques du pays et ouvert à l’expérimentation. Le Nordeste n’y est pas un décor folklorique. Il devient une force musicale, une manière de respirer et de phraser.
Hermeto joue de plusieurs instruments, mais la virtuosité n’est jamais une fin en soi. Il peut passer du piano à la flûte, de l’accordéon à la voix, et faire surgir une mélodie là où l’on attendait une démonstration. Sa musique se construit souvent par contrastes : une ligne lyrique, puis une rupture ; un rythme qui semble familier, puis un détour imprévu. On croit savoir où l’on va. Le morceau ouvre une autre porte.
En 1970, il se rend aux États-Unis et rencontre Miles Davis. Le trompettiste enregistre plusieurs compositions d’Hermeto, parmi lesquelles « Little Church » et « Selim », présentes sur l’album Live-Evil. Cette rencontre fait entrer son nom dans une histoire plus large du jazz. Mais elle ne le transforme pas en disciple de Miles. Hermeto reste Hermeto : un musicien qui accueille les influences sans leur céder la maison.
La musique est partout — même dans une casserole
Chez Hermeto Pascoal, l’idée de musique ne se limite pas aux instruments consacrés. L’eau, les objets domestiques, les voix humaines, les animaux peuvent participer au concert. Il est célèbre pour ses expérimentations avec des sons du quotidien, parfois enregistrés, parfois produits en direct. Une bouilloire n’est pas une bouilloire si l’on décide de l’écouter autrement.
Cette curiosité ne relève pas du simple goût de la surprise. Elle vient d’une conviction profonde : le monde est déjà musical. Le rôle du compositeur consiste moins à fabriquer le son qu’à le reconnaître, le recueillir et lui donner une forme. Hermeto appelle cette vision la « musique universelle ». La formule pourrait sembler grandiloquente ; chez lui, elle prend plutôt le ton d’une évidence pratique.
Il pouvait organiser des séances collectives où musiciens, proches ou visiteurs étaient invités à chanter, souffler, frapper ou inventer. Il aimait les mélanges, les sons bruts, les accidents heureux. Dans cet univers, il n’y a pas d’un côté les professionnels et de l’autre ceux qui n’y connaissent rien. Il y a des oreilles plus ou moins disponibles.
Cette démarche rejoint une tradition ancienne du jazz : la musique comme conversation. Mais, chez Hermeto, les interlocuteurs sont nombreux. Une flûte répond à une voix, qui répond au rythme d’un objet, tandis qu’une harmonie complexe se déplie en arrière-plan. La scène devient une petite société sonore. Elle peut être joyeuse, tendre, chaotique — parfois les trois en même temps.
Slaves Mass, le manifeste d’un monde sonore
En 1976, Hermeto publie Slaves Mass, l’un de ses albums les plus connus. Le titre frappe, et la musique ne cherche pas davantage la facilité. Les morceaux entremêlent jazz, rythmes brésiliens, passages orchestraux, improvisations et sons inattendus. L’ensemble paraît immense, mais jamais froid. On y entend une pensée musicale exigeante qui garde le goût du jeu.
Le disque rappelle que le jazz n’est pas seulement une affaire de solos impeccables. Il peut être une architecture mouvante, un terrain où les instruments se répondent et se transforment. Hermeto écrit des partitions, mais laisse aussi de l’espace à l’invention. Ses musiciens ne sont pas de simples exécutants : ils deviennent les compagnons d’une traversée.
D’autres albums, comme Hermeto Pascoal & Grupo ou Cérebro Magnético, prolongent cette recherche. On y passe d’une mélodie presque chantable à une construction rythmique plus dense, d’un moment de douceur à une énergie qui semble vouloir faire sauter les murs. Ce n’est pas toujours une musique d’écoute immédiate. Elle demande un peu de temps, et parfois l’abandon du besoin de tout comprendre.
Un bon conseil : ne cherchez pas d’abord le « bon » genre musical auquel rattacher chaque morceau. Écoutez plutôt les déplacements. Le piano qui semble raconter une histoire, le souffle qui coupe une phrase, la pulsation qui dévie juste assez pour réveiller l’oreille. Hermeto n’explique pas toujours le chemin. Il invite à le suivre.
Une partition écrite jour après jour
Parmi ses projets les plus étonnants figure le Calendário do Som. Entre juin 1996 et juin 1997, Hermeto compose une pièce par jour, pendant une année entière. Le calendrier rassemble ainsi 366 compositions, une par date, année bissextile comprise. Ce n’est pas seulement une prouesse de productivité. C’est une façon de vivre avec la musique au quotidien, sans attendre l’inspiration comme un visiteur rare.
L’idée a quelque chose de profondément humain. Une journée passe ; une musique lui est confiée. Certaines pièces sont brèves, d’autres plus développées. L’exercice montre aussi combien Hermeto pouvait changer de langage sans perdre sa voix. Une mélodie ne ressemble pas à la précédente, mais on reconnaît une même curiosité, une même façon de laisser l’imprévu entrer dans la maison.
Le projet dit beaucoup de son rapport au temps. Là où l’on attend parfois du compositeur une œuvre monumentale, il choisit la régularité, la série, l’attention renouvelée. Une composition pour aujourd’hui. Demain, une autre. Le calendrier devient un instrument, et les dates des cases où le son vient s’installer.
Un personnage plus vaste que sa légende
La barbe blanche, les lunettes, les cheveux longs et l’apparence de sage excentrique ont contribué à faire d’Hermeto une figure immédiatement reconnaissable. Mais réduire sa musique à l’image du génie farfelu serait manquer l’essentiel. Derrière les trouvailles et les expériences, il y a un compositeur rigoureux, un arrangeur attentif et un chef d’orchestre capable de conduire des ensembles complexes.
Son humour n’efface pas le sérieux du travail. Il le rend respirable. Hermeto semble rappeler qu’on peut être exigeant sans se prendre pour une statue. La musique doit rester un lieu de risque, mais aussi de plaisir. Elle n’a pas besoin de porter une cravate pour avoir quelque chose à dire.
Sa carrière l’a mené sur les scènes du monde entier, tout en gardant un lien fort avec le Brésil et avec les musiciens de son pays. Il a influencé des instrumentistes, des compositeurs et des improvisateurs, sans proposer une méthode à copier. On peut s’inspirer de lui, mais l’imiter serait presque manquer la leçon : l’essentiel est de trouver son propre chemin d’écoute.
Écouter Hermeto aujourd’hui
Hermeto Pascoal est mort le 13 septembre 2025, à l’âge de 89 ans. Sa disparition a refermé une vie exceptionnelle, pas une œuvre. Les enregistrements demeurent, avec leurs surprises et leurs passages qui résistent à une écoute distraite. Ils invitent à revenir, à entendre un détail qu’on avait laissé filer.
Pour entrer dans son univers, on peut commencer par Slaves Mass, puis écouter Live-Evil de Miles Davis pour retrouver certaines de ses compositions dans un autre paysage. Le Calendário do Som offre une porte différente : celle d’un musicien qui transforme chaque date en occasion de créer. Et si un morceau paraît d’abord trop dense, rien n’oblige à tout saisir au premier passage. La musique n’est pas un examen.
Hermeto Pascoal a révolutionné le jazz moins en proclamant une nouvelle règle qu’en refusant l’idée qu’il en fallait une. Il a fait entrer dans la musique ce que d’autres laissaient à la porte : le bruit du monde, les accidents, les voix sans formation, les objets familiers. Il a rappelé qu’un instrument n’est pas toujours ce que son nom annonce.
Il reste cette question, simple et presque enfantine : qu’entend-on lorsqu’on cesse de décider à l’avance ce qui mérite d’être écouté ? Chez Hermeto, la réponse tient dans une œuvre entière. Le monde fait du bruit. À nous de tendre l’oreille.
