L’essor des booktubeurs et bookstagrammeurs, nouveaux passeurs de livres
YouTube et Instagram ne sont plus seulement les royaumes du lifestyle, de la mode ou de la beauté : ils sont devenus, en quelques années, de véritables tremplins pour la littérature. Les booktubeurs (sur YouTube) et les bookstagrammeurs (sur Instagram) s’imposent désormais comme des acteurs incontournables de la critique littéraire contemporaine. À coups de vidéos dynamiques, de photos esthétiques de leur dernière lecture et de chroniques ultra-personnelles, ils réinventent la manière dont on parle des livres et dont on les découvre.
Ces créateurs de contenu bousculent les codes de la critique traditionnelle : ils n’écrivent pas forcément dans les colonnes d’un grand journal, n’ont pas toujours une formation universitaire en lettres, mais fédèrent des communautés parfois plus engagées et plus jeunes que celles des médias classiques. Pour les lecteurs, ils deviennent des repères de confiance. Pour les éditeurs, des partenaires stratégiques. Pour les auteurs, des relais déterminants pouvant faire décoller un roman en quelques jours.
De la chronique papier à la vidéo : une nouvelle grammaire de la critique littéraire
La critique littéraire telle qu’on l’a longtemps connue reposait sur quelques piliers : des critiques professionnels, des rubriques dans la presse écrite, des suppléments littéraires, des émissions de radio ou de télévision spécialisées. Le livre y était analysé sous l’angle du style, de la construction du récit, des références littéraires et historiques. Un discours souvent perçu comme savant, parfois intimidant.
Avec les booktubeurs et bookstagrammeurs, la grammaire change. La critique littéraire devient :
- Orale et incarnée : la vidéo permet de voir le visage, d’entendre la voix, la spontanéité, l’émotion. L’avis critique est porté par un corps, des expressions, un ton, une personnalité reconnaissable.
- Visuelle et scénarisée : sur Instagram, la mise en scène des livres – piles soigneusement ordonnées, marque-pages, tasses de café, bougies, décors cosy – crée un imaginaire autour de la lecture, presque cinématographique.
- Dialogique : les commentaires, les stories, les sondages transforment l’avis du critique en discussion collective. Le lecteur n’est plus simple spectateur, il devient interlocuteur.
- Continuellement actualisée : plutôt qu’une critique unique et figée, la perception d’un même livre peut évoluer au fil des posts, des lectures communes (#readalong), des retours de la communauté.
Cette nouvelle forme de critique ne remplace pas la critique littéraire institutionnelle, mais la complète. Elle occupe un autre territoire : celui de l’intime, de l’affectif, de l’expérience de lecture vécue en temps réel et partagée.
Authenticité, subjectivité, émotion : les nouveaux critères d’autorité
Dans le monde des booktubeurs et bookstagrammeurs, la légitimité ne se mesure plus uniquement au diplôme ou au prestige du média, mais à l’authenticité perçue. Ce sont des lecteurs passionnés qui parlent à d’autres lecteurs passionnés, sur un ton direct, souvent très personnel. Cette subjectivité assumée est au cœur de leur influence.
Leur autorité critique se construit autour de plusieurs ressorts :
- La constance : publier régulièrement des avis, des recommandations, des vidéos thématiques (« pile à lire », bilans de lecture mensuels, vlogs 24h de lecture…) permet de tisser un lien de confiance.
- La transparence : préciser lorsqu’un livre a été envoyé par une maison d’édition, expliquer pourquoi on a aimé ou non un titre, accepter de décevoir parfois son audience, tout cela renforce la crédibilité.
- La spécialisation : certains se concentrent sur la littérature jeunesse, d’autres sur la fantasy, le polar, la littérature engagée, les classiques, la non-fiction. Cette expertise de niche attire des publics très ciblés.
- La proximité : répondre aux messages, organiser des lectures communes, animer des clubs de lecture en ligne, rencontrer sa communauté lors de salons et de festivals littéraires.
Cette subjectivité n’exclut pas l’exigence. De nombreux créateurs développent un véritable sens critique, analysent la construction des personnages, interrogent les représentations (genre, classe, identité), questionnent les enjeux sociétaux d’un récit. Simplement, ils le font avec un vocabulaire accessible, sans jargon, et souvent avec humour.
Quand l’esthétique visuelle devient porte d’entrée vers la lecture
Côté Instagram, la dimension visuelle joue un rôle majeur. Le phénomène « bookstagram » a transformé le livre en objet photographique à part entière. Cadrage, lumière, filtre, accessoires : chaque détail compte. L’image doit donner envie de s’arrêter, de cliquer, puis de lire la légende, elle-même souvent riche en avis, impressions et recommandations.
Loin d’être superficiel, cet aspect esthétique a plusieurs effets sur la manière dont on découvre les livres :
- Il crée un imaginaire autour de la lecture : cosy reading, nuits blanches à dévorer un thriller, après-midi pluvieux plongé dans un classique, etc.
- Il valorise la matérialité du livre : couverture, reliure, édition illustrée, beaux-livres d’art ou de photographie retrouvent une attractivité particulière.
- Il démocratise la mise en avant : un petit éditeur indépendant peut occuper, dans un feed, autant d’espace visuel qu’un grand groupe.
Sur YouTube, le montage et la scénarisation jouent un rôle analogue. Plans rapprochés sur les couvertures, incrustation de citations, musiques, effets de rythme : tout concourt à donner une dimension presque cinématographique au simple fait de parler d’un roman.
Une économie de la recommandation au cœur de l’édition contemporaine
Les booktubeurs et bookstagrammeurs ne se contentent plus d’accompagner la chaîne du livre, ils en sont devenus des maillons déterminants. Les services presse numériques ou papier envoyés aux créateurs spécialisés sont désormais intégrés à de nombreuses stratégies de communication éditoriale.
Pour les maisons d’édition, ces nouveaux prescripteurs permettent :
- De toucher des publics plus jeunes, souvent éloignés de la critique traditionnelle.
- De tester le potentiel d’un livre : un engouement rapide sur les réseaux peut encourager des tirages supplémentaires, des traductions, des adaptations.
- De prolonger la vie d’un ouvrage au-delà de la période de lancement, grâce aux posts et vidéos qui ressurgissent régulièrement dans les recommandations.
Pour les auteurs, la présence sur ces plateformes est parfois décisive. Une vidéo virale, un « coup de cœur » partagé massivement avec un hashtag dédié, un live avec questions-réponses, et un texte peut sortir de la confidentialité. Des romans passés relativement inaperçus à leur sortie trouvent une seconde vie grâce à ces relais passionnés.
Communautés de lecteurs : vers une critique collective et participative
L’une des plus grandes transformations apportées par les booktubeurs et bookstagrammeurs est sans doute l’émergence d’une critique littéraire collective. Autour de chaque créateur, se forment de vraies communautés de lecteurs, qui réagissent, débattent, parfois s’opposent, mais toujours dans le cadre d’un dialogue.
Les dispositifs sont multiples :
- Lectures communes : tout le monde lit le même livre sur une période donnée, puis échange en commentaires, en stories ou en live.
- Clubs de lecture numériques : groupes Discord, serveurs dédiés, salons thématiques qui analysent, chapitre par chapitre, des romans contemporains ou des classiques.
- Challenges de lecture : marathons, thématiques mensuelles, défis saisonniers qui incitent à sortir de sa zone de confort littéraire.
Cette dynamique participative modifie le rôle du critique : il n’est plus celui qui tranche depuis une position surplombante, mais celui qui lance, oriente et anime une conversation. La critique se co-construit avec la communauté, crée du lien social autour du livre et redonne une dimension collective à ce qui est d’abord un acte intime : lire.
Diversité des voix : nouveaux récits, nouveaux canons
L’autre apport majeur de ces nouveaux passeurs littéraires est la diversité des voix qu’ils mettent en avant. De nombreux profils issus de milieux, de cultures, de genres ou de parcours variés utilisent YouTube et Instagram pour parler de livres qui, autrement, resteraient en marge des circuits dominants.
On voit ainsi se développer :
- Des comptes engagés qui valorisent les littératures afro-descendantes, queer, féministes, ou issues de la diaspora.
- Des espaces dédiés aux littératures de genre (fantasy, SF, romance, young adult) longtemps déconsidérées par une partie de la critique institutionnelle.
- Des focus sur l’autoédition, les petites maisons indépendantes, les formes hybrides (romans graphiques, webtoons adaptés en livres, poésie contemporaine sur Instagram).
En donnant la parole à des lecteurs et lectrices aux sensibilités multiples, la critique littéraire en ligne élargit le canon, questionne ce qui est considéré comme « légitime » ou non et redessine le paysage de la recommandation culturelle.
Entre amateurisme revendiqué et professionnalisation inévitable
Si nombre de booktubeurs et bookstagrammeurs se présentent comme de simples lecteurs passionnés, la professionnalisation est bien réelle. Monétisation des chaînes, partenariats avec des éditeurs, collaborations avec des librairies, invitations en salons et festivals, animation de tables rondes : la frontière entre amateur et professionnel se fait plus poreuse.
Cette évolution pose des questions essentielles :
- Comment préserver l’indépendance critique quand les partenariats se multiplient ?
- Comment signaler clairement les contenus sponsorisés pour maintenir une relation de confiance avec la communauté ?
- Comment concilier exigence de transparence, régularité de publication et respect du temps long de la lecture ?
Ces enjeux sont au cœur de la maturité actuelle du phénomène. Ceux qui parviennent à trouver un équilibre entre professionnalisation et passion personnelle construisent des espaces durables, respectés à la fois par leur audience et par les acteurs du monde du livre.
Vers une écologie médiatique où critiques et créateurs coexistent
Les booktubeurs et bookstagrammeurs ne viennent pas effacer la critique littéraire institutionnelle ; ils la déplacent et l’élargissent. Les journaux, les revues spécialisées, les émissions de radio ou de télévision continuent de jouer un rôle clef dans la reconnaissance des œuvres, notamment celles plus exigeantes ou expérimentales. Mais ils cohabitent désormais avec des centaines de voix numériques qui complètent et parfois contestent leurs choix.
Cette coexistence annonce une véritable « écologie médiatique » du livre, où :
- La critique académique apporte profondeur historique et théorique.
- Les créateurs numériques offrent proximité, réactivité et diversité des points de vue.
- Les lecteurs, au cœur de ces échanges, sont invités à croiser les sources, à se faire leur propre opinion, à partager à leur tour leurs découvertes.
À l’heure où les pratiques culturelles se transforment, où les formats audiovisuels courts dominent et où les plateformes dictent en partie les usages, le dynamisme des booktubeurs et bookstagrammeurs rappelle une chose essentielle : l’envie de lire, de débattre, d’aimer ou de détester un livre est plus vivante que jamais. Simplement, elle s’exprime avec d’autres outils, d’autres codes, d’autres scènes. Et c’est dans cette effervescence que la critique littéraire, loin de disparaître, se réinvente.
